Sous quel auguste règne cela advint-il ?Parmi les épouses impériales,les dames d'atour et les concubines qui servaient en nombre à la cour,une dame, quoique d'un rang qui ne comptât point parmi les plus éminents,se distinguait par la faveur insigne dont elle jouissait.
Celles qui, d'emblée, nourrissaient pour elles-mêmes de hautes ambitions,la dédaignaient et la jalousaient, la jugeant haïssable.Quant aux dames d'atour de rang égal,ou de condition inférieure,leur ressentiment n'en était que plus vif.Dans ses services quotidiens au palais, matin et soir,elle ne cessait de troubler les esprits,accumulant peut-être ainsi les rancœurs à son encontre.Sa santé se fit chancelante,et, l'âme inquiète, elle se retirait souvent dans ses appartements familiaux.L'Empereur, la chérissant plus que jamais et la trouvant infiniment touchante,ne pouvait se résoudre à tenir compte des médisances,et son comportement envers elle devint tel qu'il menaçait de faire jurisprudence dans les âges futurs.
Les hauts dignitaires de la cour,les nobles et autres personnages de rang élevé,ne pouvaient s'empêcher de froncer les sourcils avec réprobation,murmurant : « La faveur dont jouit cette personne est proprement aveuglante.Même en Chine,c'est par de telles affaires que commençale désordre des empireset leur ruine. » Ainsi,peu à peu, sous le ciel, cette situation devint un sujet de réprobation,un sujet de tourment pour chacun,au point que l'on en vint à évoquer l'exemple de Yang Guifei.Bien que les incidents fâcheux fussent nombreux,elle continuait de servir à la cour, se fiant à l'affection sans pareille et pleine de sollicitude que lui portait l'Empereur.
Son père, le Grand Conseiller, était décédé ;mais sa mère, dame du Nord de haute lignée, personne de goût et d'ascendance ancienne,veillait sur elle avec le soin de deux parents.Elle ne le cédait en rien aux dames dont la famille jouissait alors d'une éclatante réputation,et s'acquittait avec grâce de toutes les cérémonies et obligations ;néanmoins, faute d'un protecteur influent et véritablement solide,dans les moments critiques,elle se sentait dépourvue de soutien et le cœur envahi d'inquiétude.
Leurs liens karmiques d'une vie antérieure étaient-ils particulièrement profonds ?Elle donna naissance à un prince impérial, un joyau d'une beauté sans pareille en ce monde.L'Empereur, qui l'attendait avec une impatience mêlée d'anxiété,se hâta de le faire venir en sa présence pour le contempler :les traits de l'enfant étaient d'une perfection rare.
Le Premier Prince,né de l'épouse impériale fille du Ministre de Droite,bénéficiait d'appuis puissants,et le monde entier le vénéraitcomme l'héritier présomptif incontesté ;cependant, face à l'éclat de ce nouveau-né, il ne pouvait soutenir la comparaison.Aussi, l'Empereur, tout en lui conservant l'affection due à son rang éminent,réservait à ce jeune princeune tendresse toute particulière, le choyant comme son trésor personnel, sans aucune mesure.
Son rang, à l'origine, n'était pas de ceux qui l'eussent astreinte à un service ordinaire à la cour.La faveur dont elle jouissait était insigne,et son maintien digne des plus hautes dames ;mais l'Empereur, la retenant auprès de lui avec une obstination déraisonnable,lors des divertissements de circonstance,ou pour toute affaire revêtant une signification particulière,la faisait mander en premier lieu.Parfois, il prolongeait son sommeil jusqu'à tard,et la gardait ensuite auprès de lui ;à force de la retenir ainsi constamment en sa présence,elle en vint naturellement à être tenue pour personne de peu de conséquence.Toutefois, après la naissance de ce prince,l'Empereur lui témoigna une sollicitude toute particulière,si bien que l'épouse impériale, mère du Premier Prince,en vint à soupçonner que,si le sort était contraire, ce jeune enfant pourrait bien devenir prince héritier.Cette épouse impériale,arrivée à la cour avant les autres,jouissait d'une faveur impériale nullement ordinaire,et comme elle avait également donné naissance à des princesses impériales,c'étaient ses seules remontrancesque l'Empereur écoutait encore avec un sentiment de gêne et de contrariété.
Bien qu'elle pût se reposer sur la puissante protection impériale,ceux qui cherchaient à la rabaisser et à trouver des fautes en elle étaient nombreux.Elle-même, de nature fragile et sentant son sort précaire,éprouvait de vives angoisses.Ses appartements se trouvaient dans le Pavillon du Paulownia.L'Empereur, pour la rejoindre, passait devant les quartiers de nombreuses autres dames,et ses visites incessantessuscitaient leur exaspération,ce qui, en vérité, semblait bien compréhensible.Lorsqu'elle se rendait au palais,si ses visites devenaient par trop fréquentes,sur les ponts couverts,le long des galeries, en divers endroits des passages,on lui jouait de mauvais tours,souillant les bas de robes de ses suivantes,au point que cela devenait intolérable,et d'autres méfaits encore étaient commis.En d'autres occasions,on verrouillait les portes d'un passage obligé qu'elle ne pouvait éviter,les rivales des deux côtés s'étant concertées,et les moments où on la mettait ainsi dans l'embarras et le désarroi étaient fréquents.À chaque incident, les vexations, innombrables, ne faisaient que s'accroître ;accablée de chagrin, elle songeait à se retirer,mais l'Empereur, la trouvant plus touchante encore,fit déménager les appartements d'une dame d'atour qui servait depuis longtemps dans le Kôryôden, le Pavillon de la Fraîcheur Sereine,pour les lui attribuer comme quartiers supérieurs.La rancœur de la dame évincée n'en fut que plus démesurée.
L'année où le jeune prince atteignit l'âge de trois ans,la cérémonie de la première vêture du hakama fut célébrée avec une magnificence qui ne le céda en rien à celle du Premier Prince.Le Trésor Impérial,les greniers et les entrepôts furent mis à contribution,et les festivités furent d'une splendeur sans pareille.À cette occasion encore,les critiques du monde ne manquèrent point, et furent même fort nombreuses ;cependant, la grâce et la distinction avec lesquelles ce jeune prince grandissait, sa beauté et son intelligence rares et précieuses,désarmaient jusqu'à la jalousie.Les personnes douées de discernements'exclamaient, frappées d'émerveillement : « Il est donc possible qu'un tel être vienne au monde ! »et en demeuraient stupéfaites.
L'été de cette année-là,la Dame des Appartements Impériaux,se sentant prise d'un léger malaise,exprima le souhait de se retirer chez elle,mais l'Empereur ne lui accorda point congé.Depuis plusieurs années,elle était sujette à des indispositions chroniques,si bien que l'Empereur, s'y étant accoutumé,se contentait de lui dire : « Attendez encore un peu, voyez comment cela évolue. »Mais son état s'aggravait de jour en jour,et en l'espace de cinq ou six jours à peine, elle devint extrêmement faible.Sa mère, en larmes, implora l'Empereur,et obtint enfin la permission de la ramener chez elle.Même en de telles circonstances,craignant quelque esclandre fâcheux, elle prit soin, par souci des convenances,de laisser le jeune prince au palais,et quitta la cour en secret.
Toute chose ayant une fin,l'Empereur ne pouvait la retenir indéfiniment ainsi ;ne pas même pouvoir la regarder partir lui causait une incertitude,une angoisse qu'aucun mot ne saurait décrire.Cette personne d'une beauté si radieuse et charmante,le visage amaigri,plongée dans une mélancolie infiniment touchante,incapable d'exprimer ses pensées,semblant s'évanouir à chaque instant, était là, sous ses yeux.Il ne pouvait songer ni au passé ni à l'avenir ;en larmes, il lui fit mille promesses et serments,mais elle ne put lui répondre.Son regard était las,et elle gisait là, de plus en plus alangui,à peine consciente d'elle-même.Que faire ? L'Empereur était désemparé.Bien qu'il eût donné l'ordre de préparer un palanquin,il revint auprès d'elle,absolument incapable de la laisser partir.
« Sur cette route qui a une fin,nous nous étions pourtant juré de ne pas nous laisser devancer l'un par l'autre,n'est-ce pas ?Quoi qu'il en soit,m'abandonner ainsi,vous ne sauriez vous y résoudre ! »
Ainsi parlait-il, et la dame,le regardant, le cœur étreint d'une immense tristesse,répondit :
« Ce chemin de séparation qui marque ma fin, ah, combien il est triste ! Ce que je voudrais voir s'en aller, c'est ma propre vie,si seulement j'avais su la profondeur de vos sentiments ! »
Ainsi,le souffle court,elle semblait vouloir exprimer encore quelque chose,mais elle paraissait souffrir cruellement, épuisée.L'Empereur songeait à rester ainsi auprès d'elle,pour assister à l'issue, quelle qu'elle fût,mais on vint lui annoncer avec insistance : « Les prières qui doivent commencer aujourd'hui,les personnes compétentes les ont acceptées,et elles débuteront dès ce soir. »Alors, le cœur brisé,il se résigna à la laisser partir.
La poitrine oppressée,il ne put fermer l'œil de la nuit,et attendit l'aube avec une angoisse insoutenable.Bien que les messagers se succédassent sans répit,il ne cessait d'exprimer son inquiétude infinie.« Vers le milieu de la nuit,elle s'est éteinte », annoncèrent-ils en pleurant et en se lamentant.Le messager impérial, bouleversé, revint faire son rapport.En apprenant la nouvelle, l'Empereur fut saisi d'un tel troublequ'il ne pouvait plus penser à rien,et il se retira dans ses appartements.
Le jeune prince,même en ces circonstances, désirait ardemment voir son père,mais sa présence en de tels momentsétant chose inhabituelle,il s'apprêtait à quitter le palais.Il ne comprenait rien à ce qui se passait ;les dames de service pleuraient éperdues,et l'Empereur lui-même laissait couler des larmes sans discontinuer.L'enfant regardait cette scène avec étonnement.Même dans des circonstances ordinaires,une telle séparation n'est jamais exempte de tristesse ;combien plus déchirante et indicible était celle-ci.
Tout ayant une fin,on procéda aux funérailles selon les rites établis.La mère, Dame du Nord,souhaitant s'élever avec sa fille dans la même fumée,se consumait en larmes.Elle monta à la suite dans le chariot des dames d'atour qui accompagnaient le convoi,et se rendit en un lieu nommé Atago, où la cérémonie fut célébrée avec une grande pompe.En arrivant là, quel dut êtreson état d'esprit ?« Contempler sa dépouille vide,c'est encore penser qu'elle est vivante,et c'est une douleur vaine ;je veux la voir réduite en cendres,et alors, la considérant comme véritablement disparue,je me résignerai entièrement »,avait-elle déclaré avec une sagesse affectée, mais,manquant de tomber de son chariot, elle se tordait de douleur,et ses suivantes, voyant que sa résolution l'abandonnait,eurent grand peine à la soutenir.
Un messager arriva du Palais Impérial.Il annonçait que le troisième rang de la cour lui était conféré à titre posthume.L'envoyé impérial vint lire l'édit de promotion,moment d'une tristesse poignante.Qu'on ne l'eût même pas nommée « Épouse Impériale » de son vivant,l'Empereur le ressentait comme une injustice intolérable et un regret cuisant ;c'est pourquoi il avait souhaité lui accorder au moins ce rang supplémentaireà titre posthume.Cette décision, elle aussi, suscita la haine de nombreuses personnes.Celles qui étaient douées de sensibilitése souvenaient maintenant de sa grâce,de sa beauté admirable,de la douceur et de l'aménité de son caractère,et combien il était difficile de la haïr.C'était maintenant seulement qu'elles s'en rendaient compte.C'était à cause de la faveur excessive et inconvenante dont elle jouissaitqu'elles l'avaient jalousée avec tant de cruauté ;mais sa nature touchante et la bonté de son cœur,même les autres dames du palais les regrettaient et les chérissaient en secret.« Ce n'est qu'après sa disparition »,"que l'on en prend conscience, semblait-il bien se vérifier en cette occasion.
Les jours s'écoulèrent, fugaces et rapides,et l'Empereur veilla avec un soin méticuleux aux cérémonies funéraires ultérieures.À mesure que le temps passait,il ressentait une tristesse insurmontable, ne sachant que faire.Il ne recevait plus aucune des dames de la cour pour la nuit,passant ses jours et ses nuits simplement baigné de larmes,si bien que même ceux qui le servaient vivaient un automne empreint de rosée.« Même après sa mort,quelle faveur que celle de cette personne, qui ne laisse aucun repos au cœur des gens ! »disait-on encore avec acrimonie au Pavillon Kokiden et ailleurs.Même lorsqu'il voyait le Premier Prince,le souvenir et le regret du jeune prince ne cessaient de l'assaillir ;il envoyait fréquemment des dames de confianceet sa nourrice s'enquérirde son état et de ses faits et gestes.
Un typhon s'était levé,et au crépuscule d'un soir soudainement devenu frais,plus encore que d'ordinaire, les souvenirs l'assaillaient.Il dépêcha une dame du nom de Myôbu du Ministère des Gardes.Il la fit partir à une heure où le clair de lune du soir était d'une beauté charmante,et resta ensuite à contempler le ciel.En de pareilles occasions,lors des divertissements qu'il organisait,elle jouait des airs d'une sensibilité exquise,et même les paroles futiles qu'elle laissait échapperavaient un charme différent de celui des autres ; son allure, ses traits,son image s'imposaient à son esprit avec une vivacité poignante,mais la sombre réalité était bien inférieure à ce souvenir.
Myôbu,arrivée à destination,dès l'instant où l'on ouvrit le portail pour la laisser entrer,fut saisie par l'atmosphère poignante du lieu.Bien que la maîtresse de maison vécût désormais en veuve,grâce aux soins dévoués d'une seule personne,la demeure avait été entretenue tant bien que mal,et avait conservé un aspect respectable jusqu'à présent.Mais à présent, plongée dans l'obscurité, la mère gisait accablée de chagrin ;les herbes avaient grandi,et le typhon avait encore accru la désolation des lieux.Seul le clair de lune pénétrait sans obstacle à travers les épaisses broussailles.On fit entrer Myôbu par la façade sud,mais la mère du prince,ne put sur-le-champ prononcer la moindre parole.
« Que je sois restée en vie jusqu'à présent est une affliction si cruelle,et qu'une messagère telle que vous vienne fendre la rosée de cette humble demeure envahie par l'armoise,m'emplit d'une profonde honte, »
dit-elle,et elle pleura, incapable en vérité de se contenir.
« "Si vous vous y rendez, Votre Altesse en sera plus affligée encore,au point que le cœur et l'âme vous manqueront",ainsi avait rapporté la Dame Intendante ;et même pour un cœur ignorant la profondeur du chagrin,il est en vérité bien difficile de le supporter, »
dit Myôbu,puis, après un instant d'hésitation,elle transmit le message impérial.
« "Un temps, je n'ai pu croire qu'à un songe, errant dans l'incertitude ;mais à mesure que mes esprits se calment peu à peu,l'impossibilité de m'éveiller de ce cauchemar et la douleur intolérable,que dois-je en faire ? se demande-t-il.Il n'a personne à qui confier ses peines.Ne pourriez-vous venir discrètement au palais ?Le jeune prince lui manque cruellement,et qu'il passe ses jours dans un environnement si empreint de rosée,cela lui cause une grande affliction.Venez vite", et autres paroles semblables,il ne parvenait pas à les exprimer clairement,suffoquant de sanglots,et craignant en même temps que l'on ne le jugeât pusillanime.Son trouble était tel, bien qu'il s'efforçât de le dissimuler, que, peinée par son état,je n'ai pu entendre la fin de ses instructions,et c'est ainsi que je suis partie, »
dit-elle,et elle remit la lettre impériale.
« Mes yeux ne voient plus goutte, maisces augustes paroles impériales me serviront de lumière », dit la mère,et elle lut.
« "Avec le temps, peut-être ma douleur s'apaisera-t-elle un peu, me disais-je,mais à mesure que passent les jours et les mois,cette peine intolérable devient une affliction déraisonnable.Que devient cet enfant innocent ? Je ne cesse d'y penser,et l'incertitude de ne pas l'élever auprès de moi...Désormais,considérez-le comme un souvenir du passé,et veuillez demeurer près de lui." »
Ainsi, et d'autres choses encore,avait-il écrit avec tendresse.
« Au son du vent qui fait perler la rosée sur les plaines de Miyagi, C'est au pied du jeune lespédèze que vont mes pensées. »
Ainsi était-il écrit, maiselle ne put lire jusqu'au bout.
« Ma longévité mêmem'est une souffrance cruelle, comme vous pouvez l'imaginer ;et même ce que penseraient les pins,me remplit de honte.Quant à me rendre fréquemment au palais aux cent enceintes,cela m'est plus encore source de grande gêne.Bien que j'aie reçu à plusieurs reprises ces augustes paroles impériales,je ne puis, quant à moi, m'y résoudre.Le jeune prince,comment le comprend-il ?Il semble n'avoir d'autre hâte que de se rendre au palais ;le voir ainsi me cause naturellement une grande tristesse. Veuillez rapporter à Sa Majestéce que je ressens en mon for intérieur.Je suis une personne marquée par le malheur,et que vous soyez ici en ma présence,m'est à la fois tabou et source d'une gratitude respectueuse, »
dit-elle.Le prince s'était déjà endormi.
« J'aurais souhaité le voiret rapporter en détail son état à Sa Majesté, maiscomme il doit m'attendre,la nuit va se faire tard, » dit Myôbu, pressée de partir.
« L'obscurité de mon cœur, égaré dans les ténèbres du chagrin, est déjà si pénible à supporter ; ne serait-ce qu'une parcelle,j'aurais voulu vous en dire assez pour l'éclaircir un peu.Pour vous-même aussi, daignez prendre congé sans hâte.Pendant des années,vous veniez nous rendre visite lors d'occasions heureuses et honorables ;vous voir aujourd'hui pour un tel message,c'est à n'en pas douter la preuve de la cruauté de ma longévité.
Dès sa naissance,elle fut une personne aux sentiments profonds.Feu le Grand Conseiller,jusqu'à son dernier souffle,ne cessait de répéter : "Surtout,veillez à ce que le vœu le plus cher de cette enfant, servir à la cour,se réalise sans faute.Ne vous laissez pas abattre par le regretsous prétexte que je ne serai plus là."Telles furent ses recommandations répétées.Qu'elle serve à la cour sans protecteur solide et digne de ce nom,je savais que cela entraînerait bien des difficultés ;cependant, uniquement pour ne pas contrevenir à ses dernières volontés,je l'y ai introduite.L'affection impériale, dépassant tous ses mérites,était en toute chose empreinte d'une sollicitude infinie ;dissimulant les humiliations indignes,elle semblait s'être intégrée à la cour.Mais la jalousie des autres s'est accumulée profondément,et les incidents fâcheux se sont multipliés.De manière si brutale,elle a fini ainsi.En y repensant, c'est avec amertumeque je considère cette auguste affection impériale.Mais ceci aussi n'est que l'obscurité déraisonnable de mon cœur, »
dit-elle,et tandis qu'elle suffoquait, incapable d'achever ses paroles,la nuit s'avança.
« Sa Majesté est dans le même état."Que mon propre cœur,contre toute raison, l'ait aimée au point de choquer le monde,c'était sans doute le signe que cela ne durerait pas, songe-t-il à présent.Quelle cruelle destinée que celle de cette personne !Jamais en ce monde, pense-t-il, je n'ai voulu froisser le cœur de quiconque, même légèrement.Mais à cause d'elle seule,j'ai accumulé la rancœur de nombreuses personnes qui n'auraient pas dû en concevoir, et pour finir,être ainsi abandonné,sans aucun moyen d'apaiser mon cœur…Que je devienne de plus en plus odieux et obstiné,cela me fait ardemment souhaiter connaître ma vie antérieure", répète-t-il sans cesse,et il ne cesse de verser des larmes, » raconta Myôbu, sans pouvoir s'arrêter.En pleurant, elle ajouta :« La nuit est fort avancée ;je dois rapporter votre réponse à Sa Majestéavant qu'elle ne s'achève, » et elle se hâta de partir.
La lune était sur son déclin,le ciel d'une pureté et d'une limpidité parfaites ;le vent était devenu très frais,et le chant des insectes dans les touffes d'herbe semblait inviter à la mélancolie.Il était bien difficile de quitter ce lieu envahi par les herbes.
« Même si le grillon des pins épuisait toute sa voix, Les larmes versées durant cette longue nuit ne sauraient suffire. »
Elle ne pouvait se résoudre à monter en voiture.
« Dans cette plaine inculte où le chant des insectes redouble d'intensité, La rosée déposée en surcroît par la personne d'au-delà des nuages… On pourrait entendre des reproches, »
fit-elle répondre.Ce n'était pas le moment d'offrir de charmants présents ;simplement, en souvenir de la défunte,elle ajouta un ensemble de vêtements qu'elle avait conservés pour une telle occasion,ainsi que des objets de toilette.
Les jeunes suivantes,outre leur tristesse, cela va sans dire,s'étaient habituées à fréquenter quotidiennement les abords du Palais Intérieur ;elles se sentaient fort esseulées,et se souvenant de l'état de Sa Majesté,elles exhortaient la mère à se rendre rapidement au palais.« Mais que ma personne, si impure et marquée par le deuil, l'accompagne,cela serait fort mal perçu par le monde ;et d'un autre côté,ne pas le voir, ne serait-ce qu'un instant,m'emplit d'une grande inquiétude, » pensait-elle,et elle ne pouvait se résoudre à le laisser partir sur-le-champ.
Myôbu, constatant que« Sa Majesté ne s'était pas encore retirée pour la nuit »,en fut touchée.L'Empereur, comme s'il contemplait les massifs de fleurs devant ses appartements, alors en pleine et magnifique floraison,s'entretenait discrètement avec quatre ou cinq dames de compagnie d'une exquise sensibilité,qu'il gardait auprès de lui.Ces temps-ci,il contemplait matin et soir des rouleaux illustrant le Chant des Regrets Éternels,que l'Empereur Teiji avait fait peindre,et pour lesquels il avait commandé des poèmes à Iseet à Tsurayuki.Aussi bien les vers en langue de Yamatoque les poèmes de Chine,c'était toujours sur ce thèmequ'il prenait pour prélude à ses entretiens.Il s'enquit avec force détails de la situation.Myôbu lui rapporta discrètement les événements poignants.Il parcourut la réponse :
« Ces paroles si pleines de sollicitude, je ne sais où les placer tant elles m'honorent.À la lecture de tels mots impériaux,mon esprit s'obscurcit et mon cœur est en tumulte.
Depuis que s'est flétri l'ombrage qui protégeait du vent violent, Sur le jeune lespédèze, plus aucune quiétude. »
Que ces vers fussent si désordonnés,il fallait l'excuser, songeant que son esprit n'avait pas encore retrouvé son calme.Elle aurait voulu ne pas se montrer ainsi,et s'efforçait de maîtriser ses émotions,mais elle ne pouvait absolument pas contenir son chagrin.Les souvenirs des années écoulées depuis leur première rencontre s'accumulaient,et mille pensées se succédaient sans fin.« Pas un instant je ne pouvais supporter son absence, et pourtant,ainsi les jours et les mois se sont écoulés »,songeait-il avec stupeur.
« Les dernières volontés de feu le Grand Conseiller n'ont pas été trahies,et la joie qu'elle éprouvait à réaliser son vœu le plus cher de servir à la cour,j'espérais que cela aboutirait à un dénouement heureux.Hélas, que dire ? » murmura-t-il,et ses pensées s'emplirent d'une poignante mélancolie.« Malgré tout,si le jeune prince grandit et parvient à maturité,peut-être y aura-t-il une occasion favorable.Je dois prier pour une longue vie, »
se disait-il.On lui présenta les présents envoyés.« Si seulement c'eût été l'épingle à cheveux, signe qui permit de retrouver la demeure de la défunte », songea-t-il, mais c'était peine perdue.
« Puissé-je trouver un fantôme pour me guider, ne serait-ce qu'un indice, Afin de savoir où se trouve son âme ! »
Les traits de Yang Guifei, tels que dépeints sur les rouleaux,même par les peintres les plus talentueux,avaient les limites du pinceau et manquaient singulièrement de vie et d'éclat.Les lotus du lac Taiye, les saules du palais Weiyang,évoquaient assurément sa beauté ;les parures à la mode chinoise étaient certes magnifiques,mais en se souvenant de son charme attachant et de sa grâce exquise,ni les couleurs des fleurs ni le chant des oiseaux ne pouvaient lui être comparés.Matin et soir, il lui avait murmuré :« Nous volerons côte à côte, ailes jointes,Nous entrelacerons nos branches », tel était leur serment.Que le destin n'eût pas permis l'accomplissement de cette promesse,voilà ce qui lui causait un ressentiment infini et sans bornes.
Le murmure du vent,le chant des insectes, toutne faisait qu'accroître sa mélancolie.Au Pavillon Kokiden, cependant,l'épouse impériale, qui depuis longtemps ne montait plus aux appartements supérieurs de l'Empereur,profitant de la beauté de la lune,prolongeait ses divertissements jusqu'à tard dans la nuit, disait-on.L'Empereur trouvait cela d'une froideur insupportable,et en éprouvait un profond dégoût.Les hauts dignitaires et les dames de compagniequi observaient son état d'esprit ces temps-ci,en entendant parler de ces réjouissances, les jugeaient inconvenantes.Mais cette dame était d'un caractère fort et autoritaire ;elle devait sans doute feindre l'indifférence et afficher une attitude dédaigneuse.La lune aussi déclina.
« Même au-delà des nuages, la lune d'automne se voile de larmes ; Comment peut-elle luire sereinement sur la demeure envahie par les herbes folles ? »
Ainsi songeait-il à elle,et, faisant raviver sans cesse les lampes, il restait éveillé.La voix des gardes de droite annonçant la relèveindiquait que l'heure du Bœuf était sans doute arrivée.Par égard pour l'opinion publique,il se retira dans ses appartements de nuit, maisle sommeil lui était difficile à trouver.Même en se levant le matin,le souvenir de celle qui « ignorait l'aurore » l'assaillait,et il semblait bien qu'il allait encore négliger les affaires de l'État.
Il ne mangeait presque rien,se contentant de toucher à peine au repas matinal ;quant aux repas servis sur la grande table d'apparat,il y songeait comme à une chose bien lointaine.Tous ceux qui le servaient à tableobservaient son état affligeant et se lamentaient.En somme,tous ceux qui l'approchaient de près,hommes et femmes,se disaient entre eux : « Quelle situation déraisonnable ! » et se désolaient.« Il devait y avoir entre eux un lien karmique exceptionnel.Que, sans se soucier des critiqueset des rancœurs de tant de gens,il en vienne, pour tout ce qui touchait à cette personne,à perdre même le sens de la raison,et que maintenant encore,il en arrive à négliger ainsiles affaires du monde,c'est une chose tout à fait déplorable »,disaient-ils, allant jusqu'à citer des exemples de cours étrangères,chuchotant et se lamentant.
Les jours et les mois s'écoulèrent,et le jeune prince se rendit au palais.Il avait grandi, et sa beauté pure, plus que jamais, semblait transcender ce monde,ce qui inspira à l'Empereur une sorte de crainte révérencielle.
Au printemps de l'année suivante,lorsqu'il fallut désigner le prince héritier,l'Empereur souhaitait ardemment le choisir, mais,faute d'un puissant protecteur pour le jeune prince,et comme c'était là chose que l'opinion n'eût point admise,il craignit, non sans raison, que cela ne devînt périlleux,et n'en laissa rien paraître.« En dépit de toute son affection,il est des bornes »,murmura-t-on à la cour,et l'épouse impériale elle-même en fut tranquillisée.
L'aïeule du prince, la Dame du Nord,plongée dans une inconsolable tristesse,avait ardemment souhaité rejoindre sa fille dans l'au-delà ; comme si ce vœu eût été exaucé,elle finit par s'éteindre à son tour,causant à l'Empereur un chagrin et une affliction sans mesure.Le jeune prince avait alors six ans,et cette fois, comprenant la situation, il pleura amèrement sa perte.Lui qui, pendant des années, s'était attaché à elle et l'avait chérie tendrement,exprimait sans cesse la douleurde l'avoir vue partir avant lui.
Désormais, il résidait exclusivement au Palais Intérieur.Lorsqu'il eut sept ans,on célébra la cérémonie de sa première lecture, ainsi que les rites marquant le début de ses études.Son intelligence et sa sagacité étaient sans pareil en ce monde,au point que l'Empereur le contemplait avec une admiration presque craintive.
« Désormais, nul, absolument nul ne pourra plus le haïr.Même privé de sa mère, chérissez-le tendrement », disait-il,et lorsqu'il se rendait au Pavillon Kokiden ou ailleurs, accompagné du prince,il le faisait aussitôt introduire derrière les stores.Même le guerrier le plus farouche,même un ennemi implacable,en le voyant, n'aurait pu retenir un sourire, tant il était d'une grâce désarmante ;aussi, l'épouse impériale ne pouvait le repousser.Deux princesses impérialesétaient nées de cette même épouse,mais elles ne souffraient aucune comparaison avec lui.Les autres dames non plus ne se dérobaient point à sa vue ;dès cet âge, il était si gracieux et d'une charmante réserve,qu'il était pour toutes un exquis et familier compagnon de jeux,et chacune l'affectionnait tendrement.
Outre ses études formelles, bien entendu,les accords de sa cithare et les mélodies de sa flûte s'élevaient jusqu'aux nues ;en somme, si l'on devait tout énumérer,cela deviendrait pompeux et lassant,telle était la perfection de ce jeune homme.
Vers cette époque,parmi les émissaires de Corée venus à la cour,se trouvait, apprit-on, un physionomiste fort habile.Le faire venir à l'intérieur du palaiseût enfreint les préceptes de l'Empereur Uda ;aussi, avec la plus grande discrétion,l'Empereur envoya-t-il le jeune prince au Kôrokan, la résidence des hôtes étrangers.On le fit passer pour le fils du Grand Contrôleur de Droite, qui tenait lieu de tuteur et le servait, et on l'amena ainsi.Le physionomiste, frappé d'étonnement,inclina la tête à maintes reprises, en signe de profonde surprise.
« Il a les traits de celui qui deviendra le père de la nationet s'élèvera au rang suprême, celui d'Empereur ;mais si l'on considère cette voie,des troubles et des malheurs pourraient advenir.Si l'on considère qu'il deviendra un pilier de la couret soutiendra l'empire,alors sa destinée pourrait en être autre », dit-il.
Le Contrôleur, lui aussi,était un homme d'une vaste érudition,et les échanges qu'ils eurentfurent, dit-on, des plus captivants.Ils échangèrent des poèmes et autres compositions ;alors que le physionomiste s'apprêtait à repartir le jour même ou le lendemain,ils exprimèrent avec une grâce charmante la joie d'une rencontre si insigneet la tristesse anticipée de la séparation.Le jeune prince composa lui aussi des vers d'une beauté poignante,que le physionomiste admira sans bornes,et il lui offrit de magnifiques présents.La cour impériale lui octroya également de nombreux dons.
L'affaire finit par s'ébruiter ;bien que l'Empereur n'en eût rien laissé filtrer,le Ministre de Droite, grand-père du Prince Héritier, et d'autres encore,se demandèrent avec suspicion ce qui avait bien pu se tramer.
L'Empereur,avec sa sagacité coutumière,avait fait consulter les physionomistes du pays,et leurs conclusions corroboraient ses propres intuitions ;c'est pourquoi il n'avait pas encore élevé ce jeune homme au rang de prince impérial.« Le physionomiste coréen était vraiment perspicace », songea-t-il,et il se dit : « Je ne le laisserai pas errer tel un prince impérial sans apanage ni puissant soutien maternel.Mon propre règne est bien instable ;qu'il serve la cour comme simple sujet et en devienne le protecteur,voilà qui semble plus rassurant pour l'avenir. » Telle fut sa résolution,et il veilla à ce qu'il étudiât avec plus d'ardeur encore les arts et les sciences.
Son intelligence était exceptionnelle ;il était certes regrettable de le réduire au rang de simple sujet,mais s'il devenait prince impérial,il risquait d'attirer sur lui la suspicion générale.Lorsqu'il consulta des astrologues versés dans l'art divinatoire,ils firent la même réponse ;aussi décida-t-il de lui conférer le nom de Genji.
À mesure que s'écoulaient les mois et les années,jamais il n'oubliait la Dame de Kiritsubo.« Trouverai-je quelque consolation ? » se disait-il,et il fit venir auprès de lui des dames de haute naissance, mais« Hélas, en ce monde, il est si ardu de trouver ne fût-ce qu'une personne qui pût soutenir la comparaison avec elle »,songeait-il, et toutes lui semblaient sans attrait.La quatrième princesse de l'Empereur précédent,dont la beauté exceptionnelle jouissait d'une grande renommée,était élevée par sa mère, l'Impératrice Douairière, avec un soin incomparable.Une Dame Intendante au service de l'Empereur actuel,qui avait servi sous l'Empereur précédentet avait ses entrées au palais de cette princesse,l'avait connue depuis sa plus tendre enfance ;l'ayant revue récemment, quoique furtivement,elle rapporta à l'Empereur : « Une personne dont les traits rappelassent ceux de feu la Dame de Kiritsubo,bien que j'aie servi à la cour sous trois règnes,je n'en avais jamais rencontrée ; mais la princesse de l'Impératrice Douairière,en vérité,en grandissant, a acquis une ressemblance frappante avec elle.C'est une personne d'une rare beauté. »« Vraiment ? » s'exclama l'Empereur,le cœur vivement intéressé,et il la fit interroger avec instance.
L'Impératrice Douairière, sa mère,se dit : « Quelle perspective effrayante !L'Impératrice Kokiden, mère du Prince Héritier, est d'un naturel si ombrageux,et l'exemple de la Dame de Kiritsubo,qui fut traitée si ouvertement et avec tant de cruauté, est de funeste augure. »Ainsi songeait-elle avec appréhension,et elle ne pouvait se résoudre à une décision claire. Sur ces entrefaites,l'Impératrice Douairière s'éteignit.
La princesse se retrouva dans une situation de grand désarroi.« Simplement,je la considérerai à l'égal de mes propres filles impériales »,lui fit dire l'Empereur avec la plus grande tendresse.Les personnes de son entourage,ses protecteurs,et son frère, le Prince Hyōbukyō, entre autres,pensèrent : « Plutôt que de la laisser ainsi dans l'isolement,qu'elle réside au Palais Intérieur,son cœur y trouverait peut-être quelque apaisement », et ils se décidèrentà la faire entrer à la cour.
On l'appelait Fujitsubo.En vérité,sa beauté et son allureressemblaient à celles de la défunte à un point saisissant.Celle-ci (Fujitsubo), en effet,était de rang supérieur,et son prestige, naturellement éclatant, la mettait à l'abri des critiques ;personne ne pouvait la dénigrer,aussi jouissait-elle d'une réputation sans tache et de toutes les faveurs.L'autre (Kiritsubo), en revanche,n'ayant pas l'heur de plaire à la cour,avait vu l'affection impériale se muer pour elle en source de tourments.Bien que l'Empereur n'oubliât point la défunte,son cœur, insensiblement, se tourna vers la nouvelle venue,et qu'il trouvât ainsi une notable consolation,c'était là chose empreinte d'une douce mélancolie.
Le jeune Genjine quittait guère l'enceinte du palais ;et cette dame, que l'Empereur visitait désormais assidûment,ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine gêne en sa présence.Parmi toutes les dames de la cour,en est-il une seule qui se juge inférieure aux autres ?Chacune avait ses charmes propres et était fort admirable ;mais Fujitsubo, bien que paraissant plus posée,était encore très jeune et d'une beauté exquise.Elle se dérobait aux regards avec grand soin,mais Genji parvenait comme par enchantement à l'entrevoir.
De sa mère, la Dame de Kiritsubo,il ne gardait pas même le souvenir de ses traits ;mais la Dame Intendante lui avait dit : « Elle lui ressemble fort »,et dans son jeune cœur,il en fut profondément ému,désirant ardemment la voir sans cesse,et pensant : « Ah, comme j'aimerais me rapprocher d'elle et la contempler à loisir ! »
L'Empereur, qui lui portait une affection sans bornes,lui disait : « Ne la fuyez point.J'ai l'étrange impression qu'elle pourrait lui être comparée.Ne la considérez point comme une intruse,mais chérissez-la tendrement.Les traits de son visage,son regard,ressemblent fort à ceux de la défunte ;il n'y a rien d'incongru à ce qu'en la voyant,elle vous paraisse familière », et autres paroles semblables.Aussi, même dans son cœur d'enfant,au gré des fleurs éphémères et des feuilles d'automne, il lui manifestait son attachement.Comme il lui témoignait une inclination particulière,l'Impératrice du Pavillon Kokiden,dont les relations avec cette princesse étaient également ombrageuses,y ajoutasa haine première, ravivée,et elle la considéra avec une animosité accrue.
L'Empereur la tenait pour sans égale au monde,et bien que la beauté de la princesse fût renommée,l'éclat de Genji était sans rival,sa grâce exquise ;les gens de la courl'appelaient « le Prince Resplendissant ».Fujitsubo, à ses côtés,jouissait également d'une faveur insigne ;on l'appelait « la Princesse Brillante comme le Soleil du Matin ».
L'Empereur songeait avec regret à la fin de l'enfance de ce princeet à la transformation de ses traits qu'elle entraînerait ;à l'âge de douze ans, on célébra sa cérémonie de la prise de la coiffure virile.L'Empereur veilla personnellement aux préparatifs avec un soin méticuleux,ajoutant à cette cérémonie, déjà solennelle, un faste exceptionnel.
La cérémonie de la prise de la coiffure virile du Prince Héritier, l'année précédente,qui s'était déroulée dans la Salle d'Audience Sud,avait été d'une splendeur et d'un éclat considérables ; celle de Genji ne lui céda en rien.Les banquets offerts en divers lieux,le Trésor Impérial,les Greniers Impériaux,et tous les services publics,redoutant la moindre négligence,reçurent des ordres impériaux particuliers,et s'acquittèrent de leur tâche avec une magnificence consommée.
Dans l'aile orientale du Seiryōden,un siège fut installé, tourné vers l'est :le siège du jeune homme qui allait recevoir la coiffure virile,et celui du Ministre officiant,se trouvaient devant le trône impérial.À l'heure du Singe, Genji fit son entrée.Les traits de son visage, sa chevelure encore coiffée à la mode enfantine,l'éclat de sa beauté,faisaient regretter la métamorphose qu'il allait subir.Le Grand Trésorieret les chambellans le servaient.Au moment de couper sa chevelure d'une si exquise beauté,l'instant était poignant.L'Empereur,songeant : « Si seulement la Dame de Kiritsubo avait pu voir cela »,fut submergé par une émotionpresque insoutenable,mais il se domina avec fermeté.
Après avoir reçu la coiffure virile,il se retira dans ses appartements,changea de vêtements,et revint se prosterner devant l'Empereur ; à cette vue,tous versèrent des larmes.L'Empereur, quant à lui,ne put absolument contenir son émoi ;les souvenirs du passé, qui s'étaient parfois estompés,lui revinrent avec une tristesse ravivée.Lui qui était si jeune et si fin,on avait pu craindre que la cérémonie n'altérât sa beauté ;mais, chose admirable, sa grâce exquise en parut encore rehaussée.
Le Ministre de Gauche, qui avait officié, avait une fille unique, née de son épouse, une princesse impériale, qu'il chérissait tendrement.Le Prince Héritier lui-même lui avait témoigné son intérêt,mais le Ministre avait eu des raisons d'hésiter ;il songeait en réalité à la destiner au jeune Genji.Au Palais Impérial également,l'Empereur lui avait fait part de ses vues ;« En ce cas,puisqu'il semble manquer d'un appui pour cette importante étape de sa vie,qu'elle devienne son épouse et son soutien », l'avait-il encouragé,et le Ministre en avait ainsi décidé.
Lorsque Genji se retira dans la salle du banquet,et que l'on servit le saké impérial et autres breuvages aux convives,il prit place à l'extrémité des sièges des princes impériaux.Le Ministre lui adressa quelques mots à mots couverts,mais l'heure était encore à une certaine réserve,et Genji ne fit aucune réponse précise.
De la part de l'Empereur,une Naishi, Dame du Palais Intérieur,ayant reçu et transmis un ordre impérial,convia le Ministre à se présenter.Il s'y rendit.Les présents impériaux,une Myōbu de l'Empereur les prit et les lui remit.Un grand vêtement de dessus blanc et un vêtement de dessous,telle était la coutume.
À l'occasion de la coupe de saké,
« En ce premier nœud de cheveux, si enfantin, une longue vie Avez-vous scellé dans votre cœur un serment d'amour ? »
L'Empereur, avec esprit,le sonda ainsi.
« Dans ce nœud de cheveux, noué avec un cœur si profond, Puisse la couleur pourpre foncé ne jamais pâlir ! »
Ainsi répondit Genji,puis il descendit par la longue galerie couverte et exécuta une danse de remerciement.
Un cheval des Écuries Impériales de Gauche,et un faucon du Bureau Impérial des Fauconniers lui furent offerts.Au pied des marches de l'escalier impérial, les princes impériaux et les hauts dignitaires, alignés,reçurent des présents de diverse nature.
Ce jour-là, les plateaux-repas servis devant l'Empereur,les corbeilles de dons et autres,furent préparés sous la supervision du Grand Contrôleur de Droite.Les rations de riz pour les gardes,les coffres de présents à la mode chinoise, et autres,abondaient au point d'encombrer l'espace ;leur nombre surpassait même celui de la cérémonie du Prince Héritier.En vérité, la magnificence fut véritablement sans égale et imposante.
Cette nuit-là,le jeune Genji se rendit à la demeure du Ministre de Gauche.Les préparatifs furent d'une splendeur rarement égalée,et l'on traita Genji avec un soin et un respect infinis.Il était d'une beauté si éclatante,que le Ministre le trouvait d'une grâce exquise, presque intimidante.La jeune épouse était de quelques années son aînée,mais comme il était encore fort jeune,elle se sentait mal à l'aise et intimidée.
La faveur dont jouissait le Ministre de Gauche était insigne ;sa mère, une princesse impériale,était née d'une des épouses de l'Empereur ;aussi, de quelque côté qu'on le considérât, sa position était des plus brillantes.Avec l'alliance du jeune Genji en sus,bien qu'il fût le grand-père du Prince Héritieret destiné à diriger un jour les affaires du monde, l'influence du Ministre de Droite se trouvatotalement éclipsée, pour ainsi dire réduite à néant.
Le Ministre de Gauche avait de nombreux enfants, de mères différentes.Son fils né de la princesse impériale,Chambellan et Lieutenant Général, encore fort jeune et charmant,bien que ses relations avec le Ministre de Droitefussent loin d'être cordiales,celui-ci ne put l'ignorer,et le maria à sa quatrième fille, qu'il chérissait tendrement.Ces unions, où l'on rivalisait de faste et d'attentions,étaient des alliances fort convoitées.
Quant au jeune Genji,comme l'Empereur le mandait constamment auprès de lui,il ne pouvait demeurer à loisir dans la demeure de son épouse.Dans son cœur,seule l'image de Fujitsubolui paraissait sans égale, et il pensait :« C'est une personne telle qu'elle que je voudrais contempler.Elle est vraiment sans pareille.La fille du Grand Ministre,bien qu'elle soit élevée avec un soin si charmant,ne trouve pas d'écho dans mon cœur », songeait-il,et cette unique pensée, obsédant son jeune esprit,le tourmentait cruellement.
Depuis qu'il était adulte,on ne le laissait plus pénétrer derrière les stores comme autrefois.Lors des divertissements musicaux,il entendait les accents de la cithare et de la flûte de Fujitsubo se mêler aux siens,et sa voix, qu'il ne percevait que rarement, lui servait de consolation ;seule la vie au Palais Intérieur lui semblait désirable.Il y passait cinq ou six jours,puis deux ou trois jours à la demeure du Grand Ministre de Gauche,s'y rendant de manière irrégulière ; mais pour l'heure,en raison de son jeune âge,le Ministre n'y voyait aucun inconvénient,et l'entourait de soins et d'une sollicitude infinie.
Les dames de compagnie de la jeune épouse,choisies parmi les plus distinguées et les plus cultivées du royaume, la servaient.Elles organisaient des divertissements propres à charmer Genji,et le traitaient avec la plus grande prévenance.
Au Palais Intérieur,ses appartements étaient l'ancien Pavillon Shōkeisha, le Pavillon du Paulownia,et les dames qui avaient servi sa mère, la Dame de Kiritsubo, y étaient demeurées, fidèles à son service.
Quant à la résidence qui lui était destinée,des ordres impériaux furent donnés au Bureau des Réparationset au Bureau des Travaux Intérieurs,pour qu'elle fût reconstruite et rénovée avec un soin exceptionnel.Les bosquets anciens,l'agencement des collines artificielles,en faisaient un lieu plein de charme ;on agrandit l'étang,et les travaux furent menés avec un faste qui fit grand bruit.
« Ah, si je pouvais installer dans un tel lieu la personne qui occupe mes pensées, et y vivre avec elle ! »ne cessait-il de songer avec mélancolie.
Le nom de « Prince Resplendissant »,lui fut donné, dit-on, par les émissaires de Corée, en hommage à son éclat,ainsi le rapporte la tradition.
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